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Ban Ki Moon en avocat des homosexuels africains... qui n'existent pas

ban-ki-moonuaIl fut vilipendé par les uns dans la phase ultime de la crise postélectorale ivoirienne qui a vu l'ONU précipiter la chute de Laurent Gbagbo. Il essuya les critiques des autres lorsque la même ONU bénissait l'opération de l'OTAN qui allait mettre fin à quarante ans de règne absolu de Mouammar Kadhafi. On aurait pu croire que Ban Ki Moon avait appris à mieux choisir ses batailles africaines. Mais le voilà qui vient de perdre une autre occasion de se faire des amis en Afrique, cette fois aux plus hautes sphères du continent. Cela s'est passé le samedi 29 janvier, lors de son discours adressé aux chefs d'États réunis à Addis-Abeba pour le 18ème Sommet de l'Union Africaine.

De quoi l'homosexuel africain est-il le nom ?

On a beau chercher, difficile de savoir où se cachent les défenseurs inconditionnels des droits des homosexuels africains dont le Coréen rechercherait la sympathie au point de venir narguer les présidents africains chez eux. « Laissez-moi vous parler d'une forme de discrimination qui a été ignorée et même sanctionnée par beaucoup de pays depuis trop longtemps : la discrimination fondée sur l'orientation ou l'identité sexuelle», déclare-t-il à son auditoire. Ban Ki Moon en Avocat des homosexuels africains, donc. Logiquement, le haut-fonctionnaire international est dans son rôle. Un hic demeure cependant : et si monsieur le Secrétaire général parlait, sans le savoir, d'une catégorie d'africains qui n'existe tout simplement pas ?

Dans homosexuel, il y a "Homme"

Venir à la tribune de l'UA parler du respect des droits des homosexuels, c'est comme débarquer dans le grand nord canadien pour causer avec le chef inuit du coin des défis de la protection des éléphants. Un peu tiré par les cheveux ? C'est possible. Pour dire les choses autrement, pour que les chefs d'Etats réunis à Addis-Abeba prennent leur hôte de marque au sérieux, encore faudrait-il qu'ils soient tous conscients qu'il existe au sein de leurs populations nationales respectives, des êtres humains de sexes masculin et féminin qui sont homosexuels. Et encore faudrait-il qu'ils réalisent que dans « homosexuel », il y a « Homme ».

Or si l'on ne connaît pour le moment aucun chef d'Etat africain qui soit allé aussi loin que le président Mahmoud Ahmadinejad qui nie la présence d'homosexuels sur le sol de la République islamique d'Iran, il n'en demeure pas moins que bon nombre d'entre eux sont à la tête des gouvernements qui traitent le sujet de l'homosexualité comme s'il concernait non pas des « Hommes », mais des sous-hommes. D'où la question qu'auraient pu se poser les dirigeants réunis dans les bâtiments flambants neufs offerts par la Chine à l'Organisation : au nom de quoi devrait-on se laisser convaincre d'étendre le champ des droits de l'Homme à ceux qui, jusqu'à preuve du contraire, ne relèvent pas de l'espèce humaine ?

Entre le zimbabwéen Mugabe qui déclarait lors d'une campagne électorale en 1995 que les homosexuels sont « inférieurs aux cochons et aux chiens » et l'Ougandais Museveni qui lançait en 2010 que « l'homosexualité, c'est Sodome et Gomorrhe », la grande majorité des dirigeants présents à Addis-Abeba ont encore à convaincre. Ils ont à prouver que lorsqu'ils déclarent à cor et à cri qu'ils sont soucieux des droits de l'Homme dans leurs pays respectifs, ils ne parlent pas que des droits de cette partie majoritaire de leur peuple dont les membres ont la même orientation sexuelle qu'eux-mêmes. Ils ont à démontrer que lorsqu'ils se présentent en protecteurs de leurs concitoyens, cela vaut surtout pour ceux qui ont le plus besoin de protection juridique, parce que formant une minorité vulnérable. Un statut qui ouvre la voie à l'ostracisme et à la stigmatisation au sein des sociétés où il n'est, hélas, pas rare que l'homophobie tourne à une véritable chasse aux sorcières, puisque d'aucuns n'hésitent pas à établir un lien entre homosexualité et « sorcellerie ».

Entre lois discriminatoires et vides juridiques

Lorsqu'il s'exprime devant les Chefs d'Etats, Ban Ki Moon n'est pas le moins bien informé pour ce qui est de l'insécurité juridique dans laquelle vivent les personnes homosexuelles sur le continent. Selon l'organisation International Lesbian and Gay Association (ILGA), l'homosexualité serait illégale dans 23 pays africains. De son côté, l'association Africagay révèle que 38 des 84 pays ayant des législations interdisant les rapports sexuels entre personnes du même sexe sont africains. 
L'interdiction s'exprime souvent de façon explicite. Ainsi du Sénégal dont l'article 319, paragraphe 3 du Code pénal punit « d'un emprisonnement d'un à cinq ans et d'une amende de 100.000 à 1.500.000 francs, quiconque aura commis un acte impudique ou contre-nature avec un individu de son sexe. Si l'acte a été commis avec un mineur de 21 ans, le maximum de la peine sera toujours prononcé ». Cet article a connu une application retentissante en janvier 2009 lorsque neuf jeunes homosexuels Sénégalais furent condamnés à huit années de prison ferme avant d'être été libérés trois mois plus tard, après que la Cour d'Appel de Dakar a ordonné l'annulation de la procédure. Toutefois, pour ce qui est de la sous-région, c'est dans les 12 Etats du nord du Nigéria que les homosexuels courent le danger suprême s'ils ont le malheur d'être identifiés dans leur milieu comme appartenant à ce groupe. C'est simple : ces Etats qui appliquent la charia punissent de la peine de mort les rapports sexuels entre personnes du même sexe.

Certains pays, à l'image de la Tunisie, ont pour leur part opté pour une criminalisation implicite qui n'est pas moins infamante : l'interdiction de la sodomie. Mais une autre forme subtile du mépris des droits des homosexuels existe aussi. Il s'agit du silence de la loi, lequel ne peut que générer les abus de toutes sortes dans les pays concernés. Il est d'ailleurs intéressant de noter que ce silence est présent à l'article 2 de la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples dont l'UA est la gardienne. En rédigeant cette disposition du droit conventionnel africain qui consacre l'interdiction de la discrimination, il n'a pas été jugé utile d'inclure l'orientation sexuelle parmi les motifs frappés du sceau de l'illicéité. Certes, on peut alléguer que la liste qu'on y retrouve n'a qu'une valeur indicative. On peut même ajouter qu'il s'agit là d'une lacune en trompe-l'œil, puisque les juges confrontés à ce genre d'énoncés - qu'on retrouve au mot près dans la plupart d'instruments internationaux analogues - n'ont aucun mal à en élargir objectivement le champ d'application, grâce à la technique de l'interprétation. Force est cependant d'observer que ces deux arguments se heurtent, en l'espèce, au fait que la Cour africaine des droits de l'Homme et des peuples - dont la compétence à l'heure actuelle n'a été reconnue que par 25 Etats du continent - n'est entrée en fonction qu'en 2007. Sa jurisprudence ne permet pas encore d'apprécier la marge de manœuvre que le juge africain des droits de l'Homme entend s'octroyer sur ce terrain qu'il sait « sociologiquement miné ».

Inspirés par la lettre de l'article 2 de la Charte ou agissant en toute indépendance d'esprit, bien de législateurs africains ont choisi d'ignorer l'existence même des personnes à orientation sexuelle différente de celle de la majorité au sein de la communauté nationale. Cela a eu pour effet de créer des vides juridiques qui, dans les faits, privent ces hommes et femmes de toute protection contre les interprétations à connotation homophobe de certaines lois nationales. Il en est de même contre les violences verbales et physiques dirigées à leur encontre par des individus issus du groupe hétérosexuel.

Militantisme et droits de l'Homme à la carte

En arrivant à Addis-Abeba, monsieur Ki Moon savait également que s'il est une communauté qui manque cruellement d'« Avocats » pour faire entendre sa voix et obtenir la pleine jouissance de ses droits fondamentaux, c'est bien celle des homosexuels africains. Ce n'est guère une surprise si peu nombreuses sont les associations reconnues qui sont actives sur le continent avec un agenda qui dépasse la simple sensibilisation de la communauté gay contre la pandémie du SIDA et les MST. Ce n'est guère davantage le fruit du hasard si quiconque se présente en défenseur des droits des homosexuels en Afrique court le risque d'être soupçonné d'appartenir à ce groupe et partant, de subir la sanction sociale que cela entraîne.

Si d'autres causes comme la protection des enfants exposés aux conflits armés ou la lutte contre l'excision des jeunes filles ont vu des grands noms du monde politique et du show-biz international parcourir le continent sous les feux des projecteurs, on attend toujours de voir les Bono et les Didier Drogba de la lutte contre l'homophobie d'Etat en Afrique. On attend ceux et celles qui n'auront pas peur de partager avec l'africain lambda un secret... qui n'en est pas un. Il leur faudra lui dire que les homosexuels sont dans nos familles, ils sont parmi nos amis, ils ont parfois les visages des artistes locaux que nous adulons. Mais nous les avons contraints à porter des masques derrière lesquels beaucoup d'entre eux vivent une grande souffrance identitaire. On attend ces « indignés de la déshumanisation » de leurs semblables avec la même ferveur que le premier haut responsable politique africain qui fera son coming out sans se soucier ni de sa carrière ni de son honneur. Le premier qui dira à ses compatriotes que les droits de l'Homme que chacun veut pour sa personne ne sont pas un menu à la carte où nous pouvons choisir pour nous-mêmes ce qui nous convient et refuser aux autres ce qui ne nous convient pas.

Les vertus du temps et de l'action

Ce qu'il faut admettre et sans aucun doute le premier des fonctionnaires onusiens le sait-il mieux que quiconque, c'est que les meilleures lois du monde ne régleront pas une question de la nature de celle amenée à Addis-Abeba. Au sein des Etats dits démocratiques du Nord, les luttes pour l'égalité ont duré des décennies et se poursuivent encore. S'agissant de l'Europe, les progrès les plus significatifs sont d'ailleurs postérieurs à l'adoption de la Convention européenne des droits de l'Homme - CEDH (texte de base en 1950, dernier Protocole additionnel en juin 2010). C'est le lieu de relever le travail remarquable de la Cour de Strasbourg dont la jurisprudence a forcé les Etats membres du Conseil de l'Europe à rendre de plus en plus effective la non discrimination fondée sur l'orientation sexuelle sur leurs territoires.

Dans une Afrique où le changement des mentalités au sein des populations est la pierre angulaire de toute avancée au plan juridique, il est évident que le progrès prendra du temps. Il serait irréaliste et contre-productif de réclamer des résultats phénoménaux tout de suite. Il faudra un engagement dans la durée, comme c'est le cas pour les droits des femmes dont les avancées sont plus perceptibles qu'à l'aube des indépendances, et ce malgré le chemin qui reste à parcourir. Mais il est indéniablement de la responsabilité des personnes ayant le leadership de Ban Ki Moon, de rappeler aux dirigeants africains le sens des engagements que leurs pays respectifs ont pris en ratifiant moult instruments juridiques internationaux. De la même manière, il est du devoir des acteurs des sociétés civiles africaines de sensibiliser sans désemparer les opinions nationales sur tous les droits de l'Homme, sans exclusive.

Bref, puisque les homosexuels africains existent bel et bien, aucun des Etats où ils vivent ne devrait continuer à agir comme si ces personnes n'étaient pas des êtres humains parmi d'autres. Jusqu'à ce que vienne le jour où le discours de Ban Ki Moon sera repris par un chef d'Etat africain sans qu'il ne soit possible à un « frère » de rétorquer avec l'air le plus sérieux du monde : "Lui, le Coréen, il n'a trouvé rien d'intéressant à venir nous raconter en dehors de ces mœurs qui sont étrangères à nos cultures ?"

Source : Huffpo France

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Ban Ki Moon en avocat des homosexuels africains... qui n'existent pas

ban-ki-moonuaIl fut vilipendé par les uns dans la phase ultime de la crise postélectorale ivoirienne qui a vu l'ONU précipiter la chute de Laurent Gbagbo. Il essuya les critiques des autres lorsque la même ONU bénissait l'opération de l'OTAN qui allait mettre fin à quarante ans de règne absolu de Mouammar Kadhafi. On aurait pu croire que Ban Ki Moon avait appris à mieux choisir ses batailles africaines. Mais le voilà qui vient de perdre une autre occasion de se faire des amis en Afrique, cette fois aux plus hautes sphères du continent. Cela s'est passé le samedi 29 janvier, lors de son discours adressé aux chefs d'États réunis à Addis-Abeba pour le 18ème Sommet de l'Union Africaine.

De quoi l'homosexuel africain est-il le nom ?

On a beau chercher, difficile de savoir où se cachent les défenseurs inconditionnels des droits des homosexuels africains dont le Coréen rechercherait la sympathie au point de venir narguer les présidents africains chez eux. « Laissez-moi vous parler d'une forme de discrimination qui a été ignorée et même sanctionnée par beaucoup de pays depuis trop longtemps : la discrimination fondée sur l'orientation ou l'identité sexuelle», déclare-t-il à son auditoire. Ban Ki Moon en Avocat des homosexuels africains, donc. Logiquement, le haut-fonctionnaire international est dans son rôle. Un hic demeure cependant : et si monsieur le Secrétaire général parlait, sans le savoir, d'une catégorie d'africains qui n'existe tout simplement pas ?

Dans homosexuel, il y a "Homme"

Venir à la tribune de l'UA parler du respect des droits des homosexuels, c'est comme débarquer dans le grand nord canadien pour causer avec le chef inuit du coin des défis de la protection des éléphants. Un peu tiré par les cheveux ? C'est possible. Pour dire les choses autrement, pour que les chefs d'Etats réunis à Addis-Abeba prennent leur hôte de marque au sérieux, encore faudrait-il qu'ils soient tous conscients qu'il existe au sein de leurs populations nationales respectives, des êtres humains de sexes masculin et féminin qui sont homosexuels. Et encore faudrait-il qu'ils réalisent que dans « homosexuel », il y a « Homme ».

Or si l'on ne connaît pour le moment aucun chef d'Etat africain qui soit allé aussi loin que le président Mahmoud Ahmadinejad qui nie la présence d'homosexuels sur le sol de la République islamique d'Iran, il n'en demeure pas moins que bon nombre d'entre eux sont à la tête des gouvernements qui traitent le sujet de l'homosexualité comme s'il concernait non pas des « Hommes », mais des sous-hommes. D'où la question qu'auraient pu se poser les dirigeants réunis dans les bâtiments flambants neufs offerts par la Chine à l'Organisation : au nom de quoi devrait-on se laisser convaincre d'étendre le champ des droits de l'Homme à ceux qui, jusqu'à preuve du contraire, ne relèvent pas de l'espèce humaine ?

Entre le zimbabwéen Mugabe qui déclarait lors d'une campagne électorale en 1995 que les homosexuels sont « inférieurs aux cochons et aux chiens » et l'Ougandais Museveni qui lançait en 2010 que « l'homosexualité, c'est Sodome et Gomorrhe », la grande majorité des dirigeants présents à Addis-Abeba ont encore à convaincre. Ils ont à prouver que lorsqu'ils déclarent à cor et à cri qu'ils sont soucieux des droits de l'Homme dans leurs pays respectifs, ils ne parlent pas que des droits de cette partie majoritaire de leur peuple dont les membres ont la même orientation sexuelle qu'eux-mêmes. Ils ont à démontrer que lorsqu'ils se présentent en protecteurs de leurs concitoyens, cela vaut surtout pour ceux qui ont le plus besoin de protection juridique, parce que formant une minorité vulnérable. Un statut qui ouvre la voie à l'ostracisme et à la stigmatisation au sein des sociétés où il n'est, hélas, pas rare que l'homophobie tourne à une véritable chasse aux sorcières, puisque d'aucuns n'hésitent pas à établir un lien entre homosexualité et « sorcellerie ».

Entre lois discriminatoires et vides juridiques

Lorsqu'il s'exprime devant les Chefs d'Etats, Ban Ki Moon n'est pas le moins bien informé pour ce qui est de l'insécurité juridique dans laquelle vivent les personnes homosexuelles sur le continent. Selon l'organisation International Lesbian and Gay Association (ILGA), l'homosexualité serait illégale dans 23 pays africains. De son côté, l'association Africagay révèle que 38 des 84 pays ayant des législations interdisant les rapports sexuels entre personnes du même sexe sont africains. 
L'interdiction s'exprime souvent de façon explicite. Ainsi du Sénégal dont l'article 319, paragraphe 3 du Code pénal punit « d'un emprisonnement d'un à cinq ans et d'une amende de 100.000 à 1.500.000 francs, quiconque aura commis un acte impudique ou contre-nature avec un individu de son sexe. Si l'acte a été commis avec un mineur de 21 ans, le maximum de la peine sera toujours prononcé ». Cet article a connu une application retentissante en janvier 2009 lorsque neuf jeunes homosexuels Sénégalais furent condamnés à huit années de prison ferme avant d'être été libérés trois mois plus tard, après que la Cour d'Appel de Dakar a ordonné l'annulation de la procédure. Toutefois, pour ce qui est de la sous-région, c'est dans les 12 Etats du nord du Nigéria que les homosexuels courent le danger suprême s'ils ont le malheur d'être identifiés dans leur milieu comme appartenant à ce groupe. C'est simple : ces Etats qui appliquent la charia punissent de la peine de mort les rapports sexuels entre personnes du même sexe.

Certains pays, à l'image de la Tunisie, ont pour leur part opté pour une criminalisation implicite qui n'est pas moins infamante : l'interdiction de la sodomie. Mais une autre forme subtile du mépris des droits des homosexuels existe aussi. Il s'agit du silence de la loi, lequel ne peut que générer les abus de toutes sortes dans les pays concernés. Il est d'ailleurs intéressant de noter que ce silence est présent à l'article 2 de la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples dont l'UA est la gardienne. En rédigeant cette disposition du droit conventionnel africain qui consacre l'interdiction de la discrimination, il n'a pas été jugé utile d'inclure l'orientation sexuelle parmi les motifs frappés du sceau de l'illicéité. Certes, on peut alléguer que la liste qu'on y retrouve n'a qu'une valeur indicative. On peut même ajouter qu'il s'agit là d'une lacune en trompe-l'œil, puisque les juges confrontés à ce genre d'énoncés - qu'on retrouve au mot près dans la plupart d'instruments internationaux analogues - n'ont aucun mal à en élargir objectivement le champ d'application, grâce à la technique de l'interprétation. Force est cependant d'observer que ces deux arguments se heurtent, en l'espèce, au fait que la Cour africaine des droits de l'Homme et des peuples - dont la compétence à l'heure actuelle n'a été reconnue que par 25 Etats du continent - n'est entrée en fonction qu'en 2007. Sa jurisprudence ne permet pas encore d'apprécier la marge de manœuvre que le juge africain des droits de l'Homme entend s'octroyer sur ce terrain qu'il sait « sociologiquement miné ».

Inspirés par la lettre de l'article 2 de la Charte ou agissant en toute indépendance d'esprit, bien de législateurs africains ont choisi d'ignorer l'existence même des personnes à orientation sexuelle différente de celle de la majorité au sein de la communauté nationale. Cela a eu pour effet de créer des vides juridiques qui, dans les faits, privent ces hommes et femmes de toute protection contre les interprétations à connotation homophobe de certaines lois nationales. Il en est de même contre les violences verbales et physiques dirigées à leur encontre par des individus issus du groupe hétérosexuel.

Militantisme et droits de l'Homme à la carte

En arrivant à Addis-Abeba, monsieur Ki Moon savait également que s'il est une communauté qui manque cruellement d'« Avocats » pour faire entendre sa voix et obtenir la pleine jouissance de ses droits fondamentaux, c'est bien celle des homosexuels africains. Ce n'est guère une surprise si peu nombreuses sont les associations reconnues qui sont actives sur le continent avec un agenda qui dépasse la simple sensibilisation de la communauté gay contre la pandémie du SIDA et les MST. Ce n'est guère davantage le fruit du hasard si quiconque se présente en défenseur des droits des homosexuels en Afrique court le risque d'être soupçonné d'appartenir à ce groupe et partant, de subir la sanction sociale que cela entraîne.

Si d'autres causes comme la protection des enfants exposés aux conflits armés ou la lutte contre l'excision des jeunes filles ont vu des grands noms du monde politique et du show-biz international parcourir le continent sous les feux des projecteurs, on attend toujours de voir les Bono et les Didier Drogba de la lutte contre l'homophobie d'Etat en Afrique. On attend ceux et celles qui n'auront pas peur de partager avec l'africain lambda un secret... qui n'en est pas un. Il leur faudra lui dire que les homosexuels sont dans nos familles, ils sont parmi nos amis, ils ont parfois les visages des artistes locaux que nous adulons. Mais nous les avons contraints à porter des masques derrière lesquels beaucoup d'entre eux vivent une grande souffrance identitaire. On attend ces « indignés de la déshumanisation » de leurs semblables avec la même ferveur que le premier haut responsable politique africain qui fera son coming out sans se soucier ni de sa carrière ni de son honneur. Le premier qui dira à ses compatriotes que les droits de l'Homme que chacun veut pour sa personne ne sont pas un menu à la carte où nous pouvons choisir pour nous-mêmes ce qui nous convient et refuser aux autres ce qui ne nous convient pas.

Les vertus du temps et de l'action

Ce qu'il faut admettre et sans aucun doute le premier des fonctionnaires onusiens le sait-il mieux que quiconque, c'est que les meilleures lois du monde ne régleront pas une question de la nature de celle amenée à Addis-Abeba. Au sein des Etats dits démocratiques du Nord, les luttes pour l'égalité ont duré des décennies et se poursuivent encore. S'agissant de l'Europe, les progrès les plus significatifs sont d'ailleurs postérieurs à l'adoption de la Convention européenne des droits de l'Homme - CEDH (texte de base en 1950, dernier Protocole additionnel en juin 2010). C'est le lieu de relever le travail remarquable de la Cour de Strasbourg dont la jurisprudence a forcé les Etats membres du Conseil de l'Europe à rendre de plus en plus effective la non discrimination fondée sur l'orientation sexuelle sur leurs territoires.

Dans une Afrique où le changement des mentalités au sein des populations est la pierre angulaire de toute avancée au plan juridique, il est évident que le progrès prendra du temps. Il serait irréaliste et contre-productif de réclamer des résultats phénoménaux tout de suite. Il faudra un engagement dans la durée, comme c'est le cas pour les droits des femmes dont les avancées sont plus perceptibles qu'à l'aube des indépendances, et ce malgré le chemin qui reste à parcourir. Mais il est indéniablement de la responsabilité des personnes ayant le leadership de Ban Ki Moon, de rappeler aux dirigeants africains le sens des engagements que leurs pays respectifs ont pris en ratifiant moult instruments juridiques internationaux. De la même manière, il est du devoir des acteurs des sociétés civiles africaines de sensibiliser sans désemparer les opinions nationales sur tous les droits de l'Homme, sans exclusive.

Bref, puisque les homosexuels africains existent bel et bien, aucun des Etats où ils vivent ne devrait continuer à agir comme si ces personnes n'étaient pas des êtres humains parmi d'autres. Jusqu'à ce que vienne le jour où le discours de Ban Ki Moon sera repris par un chef d'Etat africain sans qu'il ne soit possible à un « frère » de rétorquer avec l'air le plus sérieux du monde : "Lui, le Coréen, il n'a trouvé rien d'intéressant à venir nous raconter en dehors de ces mœurs qui sont étrangères à nos cultures ?"

Source : Huffpo France

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