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La Pensée africaine de Mbog Bassong

  • Écrit par  Charly Gabriel Mbock - Ecrivain - Professeur des Universités
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mbogbassongL'histoire de la pensée en Afrique a enregistré de sévères controverses sur ce qui fut appelé "pensée africaine ", " philosophie africaine " ou " littérature africaine ". Bernard Holas, Houtondji, Marcien Towa et bien d'autres se seront ainsi disputés sur le déterminant " africain " : faut-il parler de pensée, de philosophie et de littérature " africaine " ou de pensée, de philosophie et de littérature " en Afrique " ? La question à elle seule se pose déjà en termes de dénégation : elle insinue que l'Afrique pensante serait une vue de l'esprit, qu'elle ne saurait rien avoir de spécifiquement africain, sous l'argutie que tout processus de pensée obéit à des canons " universels " et qu'il y aurait appauvrissement à tropicaliser le principe même de la pensée. Derrière cette argutie, se cache mal l'intention de disqualifier l'Afrique du champ de la pensée et de la réduire à un espace de consommation de la " pensée " des autres.

Les premiers Africains qui avaient osé produire des Essais s'entendaient déconseiller de s'y essayer ; on les exhortait plutôt à se limiter aux œuvres d'imagination, à la poésie notamment, sous prétexte que l'Africain n'était pas assez "outillé " intellectuellement pour " penser ". Senghor était passé par là, lui qui avait distraitement réservé la raison aux Hellènes et obséquieusement cantonné les Nègres à l'émotion. L'on n'a pas fini de se demander comment cet érudit a pu ignorer que la culture hellénique s'était abondamment, et longuement nourri de... la Pensée africaine !

C'est dire que le tout récent titre de Mbog Bassong claque comme une affirmation de réhabilitation dans la galaxie du révisionnisme scientifique et du mensonge culturel dont l'Afrique et ses penseurs sont victimes depuis de longs siècles - comme le démontre Le Dieu Noir de Dibombari Mbock (2). Car l'Afrique productrice des matières premières scientifiques et culturelles s'est laissé spolier de l'africanité de ses produits par ceux qui en avaient l'opportunité de transformation et qui les leur ont revendus sous licence et appellation contrôlées, toutes étrangères à l'Afrique.

Mbog Bassong développe la plupart de ses thèses dont certaines sont bien connues. En effet, cet épigone du très regretté Mbombog Nkoth Bisseck avait déjà analysé les fondements de l'Etat de droit en Afrique précoloniale (2007), la pensée complexe en Afrique noire (2007), avant de faire des incursions osées dans l'épistémologie africaine et l'économie de la Valeur. La Pensée africaine ne se présente cependant pas comme un aboutissement, mais comme une mise en bouquet des préoccupations scientifiques, culturelles, économiques et politiques de l'auteur. L'impression du déjà dit que peut avoir tout lecteur familier de ses travaux n'enlève rien à la pulsion pédagogique dont l'ouvrage et l'auteur se sont manifestement enrichis : car La Pensée africaine déploie un vaste programme d'enseignement dont la pertinence ne peut être questionnée que par ceux qui se sont résignés à voir l'Afrique apprendre ce qui la dépossède d'elle-même.

La variété des thèmes abordés et des pistes de recherches ouvertes font de cet ouvrage un prisme scientifique et culturel qu'il appartient à chacun d'explorer selon ses propres aptitudes et options. Si l'auteur sait dénoncer, il énonce aussi, en indiquant des couloirs méthodologiques propres à conduire l'Afrique à sa réappropriation socioéconomique et politique. Son postfacier, Mathias Owona Nguini, le souligne avec prestance.

De l'existence ancillaire à l'existence de souveraineté !

Loin d'obscurcir l'objet de sa réflexion, le langage technique qui surprend par moments au coin de telle ou telle page relève simplement le niveau de questionnement pour sortir les enjeux africains de la gestion primaire et somme toute artisanale à laquelle les Décideurs d'Afrique les ont jusqu'ici ravalés.

lapenseafricaineLa Pensée africaine est de ces livres qu'on ne lit pas en mangeant de la canne à sucre : cet ouvrage est exigeant de concentration sinon de recueillement, car il constitue une poussée vers autre chose que l'existant. C'est donc un ouvrage créatif par la remise en cause qu'il impulse. Il s'agit pour l'Afrique non seulement d'exister, mais de se faire respecter dans son existence scientifique, culturelle, économique et politique. Or, affirme le préfacier : " il n'y a pas d'existence sans remise en cause de l'existant ; l'existant devant être sans cesse réévalué, ajusté et amélioré pour, chaque fois, garantir l'épanouissement des humains et des autres formes de vie " (Um Ahanda Mbock).

La réévaluation plurielle de l'existant africain est l'aventure intellectuelle à laquelle Mbog Bassong, instamment, nous convie. Plutôt que de tenter de résumer l'itinéraire qu'il trace, nous voudrions engager le lecteur à entreprendre un voyage personnel dans cet univers où le principe du Mâat irradie l'existence humaine de sa lumière de Vérité et de son souci de Justice : il s'agit de passer d'une existence ancillaire à une existence de souveraineté, d'un quotidien moral déficitaire à une vie de plénitude éthique. Car le Maât, valeur précieuse de l'Afrique originelle, " représente une exigence éthique de la vie(...) un principe d'unité, un paradigme, une loi d'organisation de la pensée et de la société, une théorie, une norme(...). Il s'agit d'un chemin ", et non d'une destination.

Ce chemin comporte des axes aussi nombreux que complémentaires, la connaissance telle que l'Afrique la conçoit étant tributaire du dépassement de toute forme de compartimentation de la vie. En fait, Mbog Bassong rappelle par la Pensée africaine que l'Afrique pense la vie au-delà de tout, et qu'elle ne s'est jamais pensée que comme vie, la vie étant par excellence La Valeur à préserver en toute chose et en toutes circonstances. C'est le fondement même de ce qu'il nomme axiocratie, comme gouvernement de la valeur ou de la norme éthique.

On sort de cette lecture avec la confirmation que l'Afrique a atteint son seuil de bifurcation. Et la bifurcation vers l'axiocratie ne peut s'opérer qu'en dénonciation justifiable de cette démocratie électorale dont l'Afrique expérimente les effets pervers en termes de fragmentation et de déstructuration sociales. L'axiocratie, au contraire de la démocratie, " est une structure gouvernementale et sociale placée sous le signe de l'équité, hostile à tous les privilèges inexpliqués, à toutes prédestinations opportunes du droit ". Passer de la démocratie à l'axiocratie revient à interpeller la démocratie numérique, conflictuelle et disruptive, pour lui substituer une gouvernance de convergence où toute déclaration sur la justice sociale soit sous-tendue par une action nourrie d'équité.

Le lecteur retiendra entre autres pistes que Mbog Bassong invite non à une performance de révolution, mais à une performance de métamorphose : au plan de la connaissance, l'effort consiste à rompre avec la linéarité analytique au profit de la complexité curriculaire, avec la spirale comme figure ou schéma épistémologique. Car le mode africain de pensée se garde de l'intégrisme épistémologique, mais valorise plutôt un savoir intégratif, seul apte à gérer la complexité. Et c'est pour la gestion de la complexité des sociétés qu'il devient urgent de passer de la démocratie à l'axiocratie. De ce point de vue, la culture de l'Afrique originelle a bien des leçons à dispenser.

Comme pour le Petit Poucet égaré dans la forêt de l'Ogre du négationnisme scientifique et culturel, des repères permettraient au lecteur africain de retrouver le chemin de son Afrique originelle : Cheikh Anta Diop of course, les Afrocentristes et les adeptes de la pensée " comprehensive " ou intégrée dont les moins éloignés dans le temps sont Michel Maffesoli, Edgar Morin et, au plan technologique, Michel Dertouzos. Car le monde qui interpelle l'Afrique est le monde de la connectique, cet univers des passerelles existentielles que l'Afrique a toujours constitué, mais dont elle a été détournée par plusieurs accidents de l'Histoire et son propre affaissement éthique.

Mbog Bassong en appelle donc au réarmement moral et intellectuel pour qu'en toutes choses, les valeurs du Mâat ou valeurs de vie reprennent le dessus sur les oripeaux de nos conforts circonstanciels. L'Etat dont il souhaite l'avènement se veut un Etat où les droits existentiels prennent le pas sur les droits juridiques, afin que les aspirations humaines de l'ordre républicain ne soient plus plombées par les restrictions biaisées et les protectionnismes intéressés de " l'ordre public ".

Notes:
(1) Mbog Bassong, Kiyikaat Editions, Montréal, 2012, 358 p.
(2) Dibombari Mbock, Le Dieu Noir, Kiyikaat Editions, Montréal, 2010,502p.
Dernière modification le mardi, 25 septembre 2012 00:17

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