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Indigestion de terres pour la République bananière (*)

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bananeraienjombN’importe quel habitant de Njombé, la petite localité de l’ouest du Cameroun où est implantée l’une des trois principales sociétés bananières du pays, les Plantations du Haut Penja (PHP), peut le confirmer. Dans cette région au climat chaud et humide, PHP, détenue à 60 % par la Compagnie fruitière (basée à Marseille), à près de 40 % par l’Américain Dole et par des actionnaires privés camerounais, est accusée d’avoir « pris toutes les terres ».

 
Au début des années 80, l’Organisation camerounaise de la banane (OCB), la société para-publique rachetée en 1991 par PHP, alors de petite taille, cultivait 1 200 ha dans la zone. PHP occupe aujourd’hui officiellement 6 000 ha, loués en majorité à l’état et à des particuliers. Dans certaines de ses parcelles, des plantes fleuries indiquent l’emplacement de tombes, seuls vestiges des habitations que ses bananiers ont englouties. Elle n’est pas seule à s’étendre dans ce département du Moungo : c’est le cas d’une autre compagnie, la Société des plantations de Mbanga (SPM), dont les capitaux sont à 50 % français. Mais c’est PHP, plus grosse, qui cristallise le plus de rancoeurs. À cause d’elle, « il n’y a plus de terrains où cultiver à moins de 20 km de Njombé », constatent les habitants. « La commune de Njombé-Penja fait 260 km2 et la PHP utilise 30 km2, soit seulement 12% de la commune », se défend le DG de la société, Armel François. « La pression foncière autour de Njombé est réelle », reconnaît cependant un entrepreneur agricole. Ses terres, dont les sols d’origine volcaniques sont réputés pour leur qualité, ont l’avantage d’être proches d’une route nationale. « Un peu plus loin, on trouve de vastes espaces fertiles inoccupés mais ils sont enclavés ». Beaucoup de petits paysans ont perdu, au profit de la « toute puissante » PHP, la surface qu’ils exploitaient sur des terrains domaniaux. La loi foncière, qui leur accorde seulement des droits d’usage et fait de l’état le propriétaire des terres et décideur de leur affectation sans compensations, ne leur a pas permis de la conserver. Jean, l’un d’entre eux, vit depuis « dans la précarité ». Il a les moyens d’envoyer à l’école seulement deux de ses cinq enfants. Pour survivre, il défriche des champs de PHP pour un sous-traitant de la compagnie. Le travail est très dur et à peine payé. « Quand les gens avaient assez d’espace pour cultiver, on n’avait pas de peine à se nourrir, maintenant, c’est difficile : les produits vivriers autrefois abondants dans la région manquent et sont chers », souligne un de ses voisins.
 
Des grands propriétaires également victimes
Plusieurs grands propriétaires terriens ont aussi été victimes de l’appétit de la compagnie bananière. Il y a quelques années, le préfet a obligé l’un d’eux à céder à PHP un terrain de 120 ha qu’il louait à l’état, raconte un de ses proches, précisant que l’opération était « illicite ». Nombreux sont les témoignages sur les manœuvres douteuses de PHP. « Elle occupe illégalement 1 000 ha, sans rien payer à personne », affirme un chef traditionnel. La société a aussi fait titrer de manière illégale 2 000 ha qui appartiennent à une communauté villageoise, ajoute-t-il.
Si l’état rétrocédait aux paysans, certaines des terres utilisées par PHP, « cela permettrait de vraiment développer la zone », se désespère un ingénieur agronome. La richesse produite par PHP, qui exporte toute sa production, ne bénéficie pas à Njombé, constate-t-il : les vieilles et misérables baraques de bois et les routes en terre cabossées de la ville ont piètre allure.
Moins de chômage, certes…
Ce n’est pas en travaillant chez PHP que les habitants de Njombé peuvent améliorer leur niveau de vie. Plus gros employeur de la région, la société a contribué à y résoudre les problèmes de chômage, observe un homme d’affaires. Mais les conditions de travail de ses 6 000 employés ne sont pas bonnes, dit-il : le travail se fait 6 jours sur 7, les heures supplémentaires ne sont pas rémunérées. Pour ceux qui emballent les bananes, la journée de travail peut atteindre 15 heures « pendant les périodes de pleine production qui peuvent durer plusieurs mois », explique Olivier, un ouvrier. Comme beaucoup, il dénonce la mauvaise gestion des ressources humaines de la compagnie. « Le salaire de base chez PHP est de 28 000 FCFA (42 euros). Avec les primes et mon ancienneté de 10 ans, je peux arriver les bons mois jusqu’à 50 000 FCFA (76 euros) », explique Olivier. « Avec ce salaire, on se maintient seulement, on ne peut pas vivre correctement », précise ce père de 4 enfants. «Ya-t-il une juste redistribution des bénéfices dégagés par la production de la banane ? », s’interroge Bernard Njonga, responsable de l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs (Acdic) une ONG spécialiste des questions agricoles. « Entre le niveau de vie de la direction et celui de la population et des travailleurs, le fossé est large. » Dans le passé plusieurs grèves ont été réprimées violemment. Si bien que, depuis, « plus personne n’ose lever la tête », dit Olivier. « Ceux qui critiquent sont licenciés », assurent plusieurs anciens salariés. Il y a quelques mois, des cadres ont envoyé à la direction de la Compagnie fruitière à Marseille un mail formulant plusieurs revendications. Celui qui avait expédié le message a été licencié peu après. « Sous un autre prétexte mais tout le monde a fait le lien avec le mail », dit un de ses anciens collègues.
 
Avec l’aide de l’Union européenne…
Dans les hangars où les bananes sont emballées, les WC sont estampillés « Union européenne » (UE). Celle-ci a accordé, depuis 2001, environ 5 millions d’euros par an à la filière banane, qui exporte chaque année 270 000 tonnes de bananes, soit seulement 1,8% des exportations du pays en 2006, pour qu’elle améliore sa compétitivité : PHP, SPM et une entreprise publique qui travaille avec Del Monte se les partagent. « Si ces sociétés ne recevaient pas de subventions, nous pourrions leur faire concurrence sur beaucoup d’aspects. Nous, nous n’avons accès à aucune aide », déplore un exploitant de fruits camerounais. Il y a quelques années, cet agriculteur a dû quitter Njombé où il faisait du bio, « à cause des produits que PHP pulvérise avec ses avions » : ils contaminaient ses productions. Régulièrement, les deux petits appareils jaunes de la compagnie décollent pour répandre fongicides et pesticides sur les bananeraies. Problème, beaucoup d’habitations jouxtent les plantations. « Nous recevons fréquemment ces produits », témoigne un habitant. « Ils provoquent des démangeaisons, les yeux piquent », explique-t-il. « A Njombé, on boit et on s’habille en fongicides », ironise un agronome. Personne ne connaît encore l’ampleur de la contamination au chlordécone, un puissant insecticide qui a été longtemps employé par les sociétés bananières. Aux Antilles françaises où il a aussi été utilisé pendant de nombreuses années avant d’être interdit au début des années 90, les études ont montré qu’il a contaminé pour plusieurs siècles les eaux et les sols, avec des répercussions sur les cultures vivrières, et qu’il est à l’origine probable de graves problèmes de santé. La pollution est sans doute du même ordre au Cameroun mais reste pour l’instant un sujet quasi tabou : trop d’intérêts sont en jeu.

Une corruption qui paralyse :
« Que peut-on faire ? Nous sommes face à une grosse machine », constate un habitant en allusion aux liens « mafieux » que PHP a développés avec les autorités politiques, administratives et judiciaires locales. « En tant que chef traditionnel, je suis payé chaque mois par PHP. Le sous-préfet, le préfet aussi », reconnaît une « élite » locale. Les dirigeants de la société sont aussi « très forts pour payer les magistrats », relève pour sa part Fidèle Tiani, un propriétaire terrien : ceux qui ont déposé des plaintes contre PHP voient leurs affaires traîner en longueur et leurs avocats se faire « acheter » par PHP, une technique classique au Cameroun, l’un des pays les plus corrompus du monde. Les collusions vont jusqu’au plus haut sommet de l’état en passant par plusieurs députés et ministres qui sont actionnaires, employés par la société ou en affaires avec elle. Ainsi, le président du conseil d’administration de la compagnie n’est rien moins que le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana. C’est lui qui a négocié avec l’UE l’Accord de partenariat économique (APE) paraphé en janvier 2009 par le Cameroun, presque en catimini. « Si on avait demandé à l’ensemble des Camerounais leur avis, ils ne l’auraient pas signé », avoue un haut fonctionnaire camerounais. Jugé catastrophique pour l’ensemble de l’économie camerounaise par de nombreux experts comme par le patronat, cet accord de libre-échange avantage en premier lieu les producteurs de bananes installés au Cameroun et va leur permettre de poursuivre leur accaparement des terres et d’augmenter leurs exportations vers l’Europe. Tout a été fait pour que personne ne relève l’incroyable conflit d’intérêts qu’il y avait derrière la signature camerounaise de cet APE.Dans les derniers mois de l’année 2009, des articles critiquant certaines pratiques de PHP ont été publiés par la presse et des ONG. Pour les responsables de la société, les raisons de cette « campagne » sont obscures. « On ne l’explique pas », dit M. François. Les dénonciations ont commencé en 2008 avec l’arrestation du maire nouvellement élu de Njombé : il avait été accusé d’avoir participé à des actes de pillage chez PHP, en marge d’un mouvement de contestation politique et social qui a secoué plusieurs villes camerounaises. Il a été condamné à 6 ans de prison et à payer avec ses co-accusés 1,2 million d’euros de « dommages et intérêts » à PHP. À Njombé, beaucoup estiment qu’il a en réalité été puni pour avoir accusé PHP de ne pas payer tous ses impôts. Ladite société « fait ce qu’elle veut à qui elle veut », dit un homme d’affaires originaire de Njombé.

Des risques de réactions violentes ?
Pour combien de temps encore ? Dans la localité, « le mécontentement grossit. C’est comme un ballon qu’on gonfle : à un moment il va forcément éclater », observe un habitant. Déjà, dans les années 50, l’accaparement des terres du Moungo par les colons français et les mauvaises conditions de travail dans leurs plantations ont été les points de départ d’une guerre effroyable qui a déchiré le Cameroun et mis la région à feu et à sang jusqu’au début des années 70. De passage au Cameroun en mars, le secrétaire d’état français à la Coopération, Alain Joyandet, a déclaré à la presse camerounaise, à la fin d’une visite chez PHP à Njombé : « La France a complètement réorienté sa politique de coopération vers le développement économique et notamment vers le développement économique privé et tout particulièrement sur la base de l’agriculture et de l’agroalimentaire. On est donc là [à Njombé avec PHP] en plein dans ce que veut faire la coopération française. »

(*) Article paru en 2009, publé par Njangui Press en Février 2011
Avec l'aimable autorisation de l'auteur et de www.sofaim.be
Fanny Pageaud est l'auteur de "Au Cameroun de Paul Biya" (Karthala-2011)
Ancienne correspondante au Cameroun de l'AFP et du quotidien français Libération 
Dernière modification le dimanche, 23 décembre 2012 12:29

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