Première leçon: l'actuel vice-Premier ministre n'a été, pour le chef de l'Etat, à aucun moment, un premier choix. Rien de mieux pour s'en convaincre que le point de chute à lui réservé par son patron: les Relations avec les Assemblées. Autant dire un garage.
«Lui, vice-Premier ministre, prendra ses instructions chez le ministre secrétaire général à la présidence de la République. Il n'a, dans sa nouvelle fonction, aucune initiative et autant reconnaitre que son pouvoir et le confort en ressources humaines qui va avec sont aux antipodes de ce qu'il a connu à la Défense, au secrétariat général de la Présidence de la République ou encore au ministère de la Justice», explique une source introduite. Finalement, en le conservant au gouvernement pour ne pas décevoir ceux qui ont plaidé sa cause, mais en prenant soin de le rétrograder tout aussi sèchement, Paul Biya a passé à l'opinion le seul message qui importait le plus à ses yeux: la disgrâce d'Amadou Ali.
Pris à revers, l'un des hommes que le chef de l'Etat aimait régulièrement à consulter, y compris pour la formation de son gouvernement, n'a pas vu le coup venir. «Il est déboussolé parce qu'il ne s'y attendait pas. Vraiment il ne s'y attendait pas. Si le chef de l'Etat l'avait déchargé de ses fonctions gouvernementales, c'en était une chose et son honneur aurait été sauf, mais le jeter à la honte publique comme il l'a fait, c'en est une autre», souligne un intime du désormais vice-Premier ministre, ministre délégué chargé des Relations avec les Assemblées.
Quand est-ce que le chef de l'Etat a décidé du sort d'Amadou Ali ? Mystère et boule de gomme. Toujours est-il que pour endormir son ministre, le chef de l'Etat n'a pas lésiné sur les astuces, multipliant avant l'échéance présidentielle, des gestes rassurants à son endroit. Au point où, conforté par tant d'égards, Amadou Ali s'était laissé pousser les ailes et avait tenté même de prendre sous son total contrôle les inscriptions sur les listes électorales dans la région de l'Extrême-Nord, distribuant ici et là des bons et des mauvais points. Beaucoup ont encore en mémoire ses critiques acerbes contre l'élite du Mayo-Danay qu'il accusait de passivité dans les inscriptions sur les listes électorales... Une telle disposition d'esprit laisse supposer, évidemment, que le vice-Premier ministre n'a pas vu venir sa disgrâce. Nul ne doute que si cela avait été le cas, l'information aurait utilement fuité dans les milieux nordistes.
Aurait-il pris les devants et démissionné ? «Ce n'est pas dans sa nature assurent ceux qui le côtoient au quotidien. Autrement, même aujourd'hui, il aurait remercié le chef de l'Etat et rendu son tablier. Il va vivre son martyr autant que ses forces le lui permettront», expliquent ses proches.
Qu'a donc fait Amadou Ali pour susciter ainsi l’ire du chef de l’Etat ? Pour certains, Paul Biya ne voulait plus de fortes têtes dans le Grand-Nord, raison pour laquelle il aurait tranché la sienne et celle de l'ex-ministre d'Etat Marafa Yaya. Pour d'autres, ses déclarations rendues publiques par Wikileaks remettaient en cause l'autorité du chef de l'Etat quant à sa capacité à organiser, selon son agenda et ses intérêts, sa succession. Cet argumentaire est toutefois battu en brèche dans la mesure où Paul Biya n'a pas attendu Wikileaks pour connaître la position de son ministre sur sa succession. Dans une intervention publique lors d'un meeting Rdpc à Maroua le 23 août 2003, Amadou Ali avait déjà invité Paul Biya à retourner le pouvoir à ceux qui le lui avaient donné, autrement dit aux nordistes.D'autres encore, plus incisifs, évoquent les loupés de l'Opération Epervier qui auraient jeté du discrédit sur la justice. Ici aussi, difficile d'accuser Amadou Ali de semer la mauvaise graine autour de cette affaire, bien plus que ne le fait le chef de l'Etat lui-même. Des ministres maintenus ou promus dans ce gouvernement par Paul Biya disposent bien des dossiers en béton et qui mettent en relief leur implication dans des détournements de fonds publics. Ce n'est donc pas à Amadou Ali, homme lige des arrestations et autres interpellations depuis quelques années, qu'on brandira au visage ce discours. Hormis donc le chef de l'Etat, seul à même de connaître les raisons de sa disgrâce, l'actuel vice-Premier ministre en est réduit à espérer que le temps lui donne raison auprès du chef de l'Etat.
Difficiles relations
Même si cette alerte apparaît comme la plus sérieuse dans leur relation - car elle a conduit à une sanction publique -, ce n'est cependant pas la première crise de confiance que l'homme de Kolofata traverse auprès du chef de l'Etat. Il eut des grandes et des petites. Parmi les petites, retenons ces deux épisodes. En 1984, aux lendemains du putsch du 06 avril, Amadou Ali, alors patron de la gendarmerie nationale, envoit à manger à certains détenus dont il avait fait la connaissance par le passé. Le chef de l'Etat attire son attention sur cette proximité suspecte. Amadou Ali fera valoir courageusement qu'ils n'ont pas été condamnés à mourir de faim, et que s'ils avaient été condamnés à mort, il aurait été le premier à constituer le peloton d'exécution... De même, lorsqu'à la demande de l'ambassadrice américaine, Mme Cooks, qui recherche au début des années 90 un brillant officier de sécurité, il lui recommande le Commandant Mohamadou Abdoulaye Massa - ancien officier putschiste et ex chef de secrétariat militaire sous Maïkano Abdoulaye - c'est le tôlé général. Secrétaire d'Etat à la Défense chargé de la gendarmerie nationale, il est accusé par quelques officiers supérieurs de l'armée de fomenter un putsch en complicité avec les américains. Pas moins. Il recevra une demande d'explication du chef de l’Etat...
La grosse alerte, elle, viendra en 2001. Lors de l'affaire dite de «la Poudrière» en référence à l'explosion d'une soute à munitions au quartier général à Yaoundé, le 28 février de cette année-là, le chef de l'Etat l'avait lâché devant les «preuves amoncelées» contre lui. Celui-ci lui avait retiré la gestion de la réserve ministérielle pour la confier à son secrétaire d'Etat, Rémy Ze Meka. Plus grave, le chef suprême des armées avait coupé tout contact avec son ministre délégué à la Défense. Disculpé après de longues enquêtes, le chef de l'Etat l'avait nommé à la Justice lors du remaniement du 24 août 2002.
Revenu alors en grâce, il avait eu cette phrase devant les caméras de la télévision publique : «Le chef de l'Etat m'a réhabilité». Au moins, en ce moment-là, il savait sur quoi portait le différend. Pour une fois, l'homme du système est dans l’incertitude la plus totale.
Source : L'oeil du Sahel via Cameroon-info.net

Des jours après la formation du premier gouvernement du second septennat du chef de l'Etat, l'on en sait désormais un peu plus sur le coup de pied administré par ce dernier à l'un des hommes, jadis, les plus craints de son régime. Il est une constance: une semaine avant la formation de ce gouvernement, Paul Biya ne souhaitait pas reconduire dans son équipe, celui qui était alors son vice- Premier ministre, ministre de la Justice.