Les habitants de Douala y avaient inventé un espace de loisirs et il faisait bon venir là le week-end se détendre, en famille, entre amis, ou seul(e), au bord du fleuve, au large de la frénésie urbaine. La communauté Sawa y célébrait jusqu'en Décembre dernier encore le Ngondo. Ce sont là autant de parties prenantes qui se retrouvent dépossédées d'un droit d'usage en ce lieu. Pourtant, avant même tous les atermoiements qui ont fait couler de l'encre et de la salive, il y a comme un hic de taille dans cette affaire : où est l'étude d'impact environnemental ?
Tout porte en effet à croire que ce préalable désormais incontournable dans la réalisation d'une initiative industrielle de cette envergure, a été en l'occurrence carrément esquivé. Qui plus est, une étude technique conduite en amont sous la houlette du Port aurait pourtant établi la non-pertinence d'une implantation sur la base Elf de la nouvelle cimenterie. Alors quoi ? On dirait bien que la perspective des retombées économiques et sociales immédiates de cet investissement, entre les salaires qui seront versés au personnel et les impôts qui seront payés à l'Etat, a quelque peu obscurci la vigilance des départements ministériels impliqués dans ce dossier. Or, au classement mondial de la performance environnementale rendu public récemment, le Cameroun est classé 112ème et arrive bon dernier de la CEMAC.
Ce manquement flagrant aux règles normatives encadrant l'investissement industriel est un scandale de premier ordre.
Il montre à suffisance que le souci écologique demeure peu partagé dans la société camerounaise, des individus aux divers corps constitués, en passant par les administrations. Les uns et les autres font impunément fi des préoccupations environnementales et des enjeux liés qui agitent la communauté mondiale depuis deux décennies déjà. Cette attitude est parfaitement rétrograde et on voudrait se mettre au ban des nations qu'on ne ferait pas mieux. A cet égard, le piètre classement évoqué plus haut est un signal d'alarme strident qui devrait tirer les pouvoirs publics de l'attentisme dans lequel ils sont vautrés et stimuler l'activisme vert dans les rangs de la société civile.
Une étude d'impact environnemental s'inscrit dans la perspective proverbiale " mieux vaut prévenir que guérir ". Réparer après-coup les dégâts environnementaux produits par telle ou telle industrie revient toujours plus cher à la communauté que de les anticiper et de mettre en place des dispositifs adéquats pour les contenir : ça se dit être proactif plutôt que réactif. Outre les externalités physiques probables résultant donc de cette implantation, priver les habitants de Douala d'un espace récréatif n'est pas rien : où iront-ils désormais les samedi et les dimanche, ainsi que les jours fériés ? Boire un peu plus de bière encore en ville dans les abreuvoirs agréés ? Où est-ce que le Ngondo et la foule considérable qu'il rassemble chaque année iront se tenir ? Décembre arrive. Le télescopage entre la stratégie de profit du groupe Dangote et les usages avérés des parties prenantes à ce site, est tout simplement violent.
Les élus du peuple ont une énorme responsabilité dans ce champ.
La vigilance institutionnelle, quant au respect des prescriptions en matière d'investissement industriel, est de leur ressort. Dans leur circonscription électorale, le député et le maire doivent faire office de veilleurs et de garants du code de bonnes conduites ayant trait au développement durable. C'est même sur ce terrain et dans cette perspective que leur mandat sera interpellé et mis à l'épreuve dorénavant. Pour sûr, les électeurs eux-mêmes ne sont pas en reste de cette posture exigeante. Tout le monde est concerné et à tous les niveaux : il y va de conscience individuelle et collective aussi bien. Le ponce-pilatisme usuel n'est absolument pas de mise ici. La négligence d'aujourd'hui affectera demain : est-ce bien cela que nous voulons pour la postérité de ce pays ? Lui léguer un milieu invivable, inhospitalier, car dévasté par le cynisme industriel avec la complicité tacite des bureaucraties corrompues ? La crapulerie en col blanc a déjà commis suffisamment de dégats odieux dans notre pays ;il faut mettre un terme aux exploits de ce spectre sinistre.
Le futur sera vert ou ce ne sera pas le futur :
Il est temps qu'on se le dise en se regardant droit dans les yeux. L'Afrique n'a pas à reprendre les voies polluantes du 19ème siècle, par où l'Occident est lui passé avec le mythe mobilisateur du Progrès, pour produire durablement de la prospérité dans une perspective équitable. Pour la première fois en effet dans l'Histoire depuis la Traite, l'opportunité de renverser la vapeur se présente à nous et il s'agit de la saisir comme on prend un taureau par les cornes. Dans l'économie globalisée, être un pays vert sera une vertu objective et un puissant facteur d'attractivité pour des investisseurs responsables au sens de l'ISO 26000 qui fixe le cadre normatif de cette éthique bridant le capitalisme et ses dommageables excès. Le développement propre est une perspective qui passe par une profonde révision des mœurs locales et l'avènement d'une intelligence autrement collective des enjeux et des défis interpellant la communauté nationale.

Une palissade de chantier enclot désormais ce qui était naguère la base Elf au bord du Wouri et dans quelques mois, une cimenterie s'y élèvera. Cet investissement stratégique du groupe Dangote créera de l'emploi et viendra remédier à la rareté du ciment sous nos cieux. Dans le contexte actuel, c'est une manière de bonne nouvelle qu'il conviendrait pour sûr d'applaudir sans réserves. Le projet sera passé par quelques rebondissements et finalement il a obtenu le feu vert pour une implantation sur ce site.